bio
Daniela Zúñiga est une artiste visuelle franco-chilienne basée à Paris. Formée à la fois en ingénierie mécanique et en arts visuels, elle développe une pratique fondée sur le déplacement des systèmes de référence et de lecture, se positionnant elle-même comme observatrice au point où sujet et objet ne font qu’un. Ses œuvres sont des infrastructures cosmologiques : des systèmes de langage qui permettent de lire scientifiquement ce qui est construit artistiquement, et inversement.
Elle est fondatrice et directrice artistique de Cosmologies du Sensible, une plateforme de recherche transdisciplinaire qui explore le rapport entre science et conscience à travers l’art : un espace de questionnement épistémologique où différents systèmes de connaissance se complètent dans l’acte d’observer, sans jamais se réduire l’un à l’autre. La plateforme est développée sous le mentorat de Pierre Cox, ancien directeur d’ALMA, avec un réseau international couvrant institutions scientifiques et espaces culturels en Europe et en Amérique Latine.
Son travail a été présenté à Paris, Thiers, Marseille, Londres, Lyon, Helsinki et Clermont-Ferrand.
Texte d’artiste — Daniela Zúñiga
Ma pratique prend forme dans l’espace où différents systèmes de connaissance se rencontrent sans se réduire l’un à l’autre. Ce qui m’intéresse, c’est de questionner comment nous nous approprions la réalité et les systèmes qui la décrivent : selon quels protocoles, depuis quelle position. Ces zones où la mesure scientifique touche ses propres limites, où le geste et le rituel opèrent comme des formes de pensée incarnée. Nous ne sommes pas des êtres rationnels qui ressentent, nous sommes des êtres sensibles qui rationalisent. C’est de cette conviction, autant épistémologique qu’existentielle, que naît mon travail.
Toute cosmologie est une technologie : un dispositif qui organise l’information, structure l’observation et produit une lecture du réel. En ce sens, l’astrophysique et les savoirs ancestraux ne s’opposent pas, ils se complètent, au sens où Bohr entendait la complémentarité : deux régimes de vérité irréductibles l’un à l’autre, qui ensemble produisent une connaissance plus entière. Mon travail naît d’un refus de la hiérarchie entre ces systèmes, et d’une conviction que la science, parce qu’elle est elle-même située et historique, prolonge plutôt qu’elle n’abolit la tradition symbolique.
Je travaille avec des matériaux dont la nature est délibérément hétérogène : charbon, pistils de pissenlit, poussière, pigments minéraux, cire, crin de cheval, cheveux, soie, bronze — substances qui gardent la trace des gestes, des transformations, du temps qui passe. Leur précarité n’est pas une faiblesse : elle est un écho de l’impermanence à toutes les échelles, du geste humain au deep time. Ces matériaux coexistent dans ma pratique avec d’autres d’une artificialité assumée — impression 3D, vidéo, données scientifiques — qui ont leur propre pauvreté, leur propre résistance. Ce n’est pas une contradiction : les deux participent du même geste, celui de chercher dans la matière, quelle qu’elle soit, des structures qui font sens dans différents systèmes de lecture.
L’expérience sensible est le point de départ de toute observation — non comme condition absolue, mais comme premier système de lecture disponible. Le corps est pour moi le premier espace à la fois cosmologique et technologique, celui où la recherche de structures organisatrices commence. Dans Heartbreak (2019), la pulsation cardiaque entre en résonance avec le signal d’un pulsar NASA ; dans Dark Matrices, les coupes de mon scanner orbital soumises aux mêmes opérations que des données astrophysiques produisent des formes qui évoquent des nébuleuses, des champs gravitationnels. Ce ne sont pas des métaphores. Ce sont des démonstrations que certaines structures organisent l’information de la même façon à travers différents systèmes de référence, et que l’acte d’observer transforme celui qui observe, comme il transforme ce qui est observé.
Je conçois mes œuvres comme des matrices ouvertes : des systèmes autoréférencés où différents régimes de lecture — scientifique, sensoriel, symbolique — coexistent sans hiérarchie. Ce ne sont pas des démonstrations ni des illustrations. Ce sont des espaces où l’information se déplace d’un système de référence à un autre, où ce qui est mesuré peut devenir vibration, et ce qui est ressenti peut être lu comme donnée. L’observation y devient perception, et la connaissance, expérience.
Je décrirais ma pratique comme une écologie perceptive : une tentative de tenir ensemble, sans les résoudre, les tensions qui structurent notre rapport au réel. Ce que je poursuis n’est pas une synthèse mais une trajectoire — celle qui cherche à maintenir ouvert l’espace entre ce que nous pouvons mesurer et ce que nous pouvons éprouver, consciente que c’est précisément dans cet espace que la connaissance se renouvelle.